Les matières et leurs personnalités

J’aime les vêtements qui, quand je m’arrête, continuent de bouger.

C’est d’ailleurs souvent une chose que je regarde quand je choisis un vêtement. Je regarde sa coupe mais aussi ce qu’il fait quand je marche.

Certaines matières restent à leur place. D’autres ont la bougeotte. Une mousseline qui flotte encore après qu’on se soit retournée. Une soie qui glisse le long d’une jambe. Un voile qui se soulève pour absolument aucune raison visible.

Ça ne sert à rien. Mais je trouve ça beau. Ça fait déjà partie de la personnalité du vêtement.

Je ne choisis pas un vêtement uniquement pour sa forme. Je le choisis aussi pour ce qu’il va faire une fois que je serai dedans.

Pour sa façon de prendre la lumière. Pour la sensation qu’il aura contre ma peau.

Parce qu’un vêtement posé sur un cintre, on n’en sait finalement pas grand-chose.

C’est quand on l’enfile que ça commence.

Une mousseline, par exemple, ne suit pas exactement le corps. Indépendante. Elle arrive légèrement après lui. Plus lente, plus aérienne, elle fait sa vie. Un peu insaisissable, elle prend tout à la légère. Comme si elle avait toujours un peu la tête ailleurs et que, de toute façon, rien ne valait la peine de s’alourdir. Belle présence, mais pas forcément la matière sur laquelle on s’appuie lors d’un déménagement.

La flanelle épaisse fait l’inverse. Elle contient davantage le mouvement, donne plus de densité à la silhouette. Stable, rassurante, chaleureuse. Contrairement à la mousseline qui fait sa vie, la flanelle, si elle a dit qu’elle reste, elle restera.

Et il y a aussi la lumière qui joue.

Le daim semble l’absorber. Un brun en daim devient plus sourd, plus terreux. Il a pour moi quelque chose d’animal et de tendre. Tactile, chaleureux, sensoriel. Mais il prend tout personnellement. Une certaine susceptibilité. Une goutte d’eau et c’est le drame. Il garde facilement les traces. Il est bien plus sensible que ce qu’il voudrait nous laisser croire.

Le même brun sur un beau cuir, c’est autre chose. Plus têtu. Au début, c’est lui qui décide. Résistant et un peu froid. Il faut gagner sa confiance. Mais plus on vit avec lui, plus il s’assouplit et se plie à nos habitudes. Il finit par nous adopter et peut rester avec nous pendant des décennies. Un caractère difficile, mais très fidèle. Avec lui, j’ai l’impression qu’on va au bout des choses.

Sur la soie, la lumière voyage. Elle apparaît sur un pli, disparaît au suivant et revient lorsqu’on bouge. Parfois, on a l’impression que ce n’est plus le tissu qui bouge, mais la couleur elle-même. Elle est très sûre d’elle en apparence. Presque hautaine, et un peu susceptible aussi. Extrêmement réactive à tout ce qui lui arrive. Elle aime être impeccable et pourtant, au moindre mouvement, elle se froisse, elle change. Raffinée, oui. Mais beaucoup moins impassible qu’elle voudrait le faire croire.

La dentelle, elle, serait complexe. Délicate de loin. Mais lorsqu’on s’en approche, on découvre quelque chose de plus construit, d’une intelligence que les autres matières n’affichent pas forcément. J’y vois aussi quelque chose de secret. Elle montre et cache simultanément. Un peu provocatrice, d’ailleurs. Mais tout en douceur.

Le cachemire serait réservé. Pas timide. Réservé. Il n’a pas besoin d’en faire des tonnes. Léger, silencieux, chaud. C’est le taiseux. Il ne parle pas beaucoup, mais tout le monde remarque sa présence lorsqu’on s’approche. Il est juste un peu exigeant. Il sait ce qu’il veut. Et surtout ce qu’il ne veut pas.

Le lin, lui, serait le franc-parler. S’il se froisse, il lui est absolument impossible de faire semblant que tout est beau et lisse. En fait, le lin, quoi que tu fasses, il se froisse. Et il s’en fout. Il se sent même très bien froissé.

Le satin, quant à lui, veut briller tel un diamant dans le ciel. Et puisqu’il faut rendre à César ce qui appartient à César - le satin n’est pas une fibre mais apparemment une façon de tisser. Voici les trente secondes de sérieux. Lui serait le séducteur. Il sait très bien ce que la lumière lui fait et il en profite. Plus démonstratif que la soie, moins discret. Le satin sait très bien qu’on est en train de le regarder. Et ça ne lui déplaît pas du tout.

Le velours, enfin, peut changer simplement parce qu’on passe une main dessus. Noir dans un sens, gris dans l’autre, puis limite lumineux voire scintillant. Un peu lunatique, finalement. Une fois sombre, une fois lumineux. Parfois jusqu’à se montrer théâtral. Légèrement excessif. Le velours entre dans une pièce et aimerait assez qu’on le remarque.

À force, j’ai fini par prêter des caractères aux matières.

À ce stade, je pourrais probablement commencer à leur attribuer des signes astrologiques. La mousseline serait Balance, le cuir Capricorne, la dentelle Scorpion… Le Verseau serait évidemment une alternative au cuir faite à partir de feuilles d’ananas. Il ne pouvait surtout pas faire comme tout le monde.

Et voilà. Ma cervelle de pieuvre vient encore de partir dans une autre direction.

Maintenant, j’ai envie de savoir quel serait le signe astrologique de chaque matière. Et probablement son ascendant. Je vais m’arrêter là avant que cet article ne devienne un thème astral textile. Mais je crois que je viens de trouver le sujet d’une éventuelle prochaine note. Probablement complètement what the fuck, comme celle que je suis en train d’écrire.

Mais bon, que voulez-vous ? J’avais prévenu, tout ce qui finit par être écrit sur ce blog a, à un moment ou à un autre, traversé ma cervelle.

Finalement, nos matières ont déjà leurs qualités, leurs défauts et leurs petites névroses avant même qu’on entre dedans. Et c’est là que ça devient intéressant.

Parce qu’ensuite, elles rencontrent les nôtres.

Sixtine

Précédent
Précédent

C’est pourtant bien l’automne

Suivant
Suivant

Rouge Noir, ou le vernis dont j’ai hérité