Rouge Noir, ou le vernis dont j’ai hérité

Il y a des produits qu’on découvre dans une boutique, dans un magazine ou, aujourd’hui, parfois sur Instagram. Rouge Noir, je l’ai découvert enfant sur les mains de ma mère. Un rouge très sombre, presque noir, avec quelque chose de bordeaux, de brun, parfois de cerise selon la lumière. On ne sait pas trop. Je le trouvais classe, chic, un peu rebelle. Le genre de couleur difficile à définir.

L’histoire de Rouge Noir est d’ailleurs un peu plus intéressante que je ne le pensais.

En 1994, Heidi Morawetz et Dominique Moncourtois, alors à la création maquillage chez Chanel, imaginent la teinte deux jours avant un défilé automne-hiver 1994-95. Morawetz racontera plus tard avoir été inspirée par une photographie en noir et blanc, où les yeux et les ongles lui apparaissaient noirs. Ils mélangent alors eux-mêmes des pigments rouges et noirs pour obtenir ce Rouge Noir. Le vernis sera ensuite officiellement commercialisé en 1995 et deviendra l’une des teintes emblématiques de la Maison.

Mais avant de le porter moi-même, pour moi, Rouge Noir était le vernis de Maman, avec ses bijoux dorés et ses cheveux courts, qui avaient souvent des reflets marron, parfois chocolat, parfois presque auburn. Elle en a porté d’autres, mais c’est celui dont je me souviens. Celui qui m’a marquée au point que lorsque je pense à ses mains, c’est cette couleur qui me revient. Encore aujourd’hui, à 55 ans passés (je ne connais jamais l’âge des gens, ni même de ma mère, parfois je doute même du mien), elle ne porte pratiquement que lui.

Avec le temps, il est devenu aussi l’un des miens. J’aime penser que j’ai développé mes goûts toute seule. Rouge Noir complique cette théorie. Je ne sais pas vraiment à quel moment j’ai commencé à le porter. Ça s’est fait tout seul. Par contre, je sais à quel moment de l’année j’ai systématiquement envie de le retrouver : dès que l’automne commence.

Je pourrais évidemment porter Rouge Noir en plein mois de juillet. Personne ne m’en empêchera jamais, sauf si la Maison Chanel décide de l’arrêter. Ce qui serait une très grave erreur de leur part. Il est beau quoi qu’il arrive. Pourtant, dans mon univers imaginaire, il appartient surtout à l’automne, au moment où ma garde-robe reprend des couleurs beaucoup plus sombres.

Noir. Brun. Bordeaux. Vert kaki.
Et Rouge Noir.

C’est devenu l’un de mes indicateurs saisonniers. Regarder les feuilles tomber s’accompagne, pour moi, d’ongles peints en Rouge Noir, d’un parfum boisé, d’un thé hojicha et de laine qui ne gratte pas, de préférence. Svp. Bon Dieu.
Il y a aussi quelque chose dans cette couleur qui résume assez bien ce que j’aime. Elle n’est jamais complètement rouge. Jamais complètement noire non plus. Sous certaines lumières, elle paraît presque brune, sous d’autres, beaucoup plus cerise. J’aime les couleurs qu’on n’arrive pas facilement à nommer. Il peut être très classique ou sophistiqué sans être particulièrement sage.

C’est aussi ça qui fait qu’un produit devient une signature. Pas nécessairement parce qu’il est spectaculaire, mais parce qu’on y revient encore et encore. À force, il fait partie de la famille. C’est l’un des nôtres.

Visiblement, ma mère m’a transmis son fanatisme. Je ne sais pas si Rouge Noir est devenu mon vernis signature ou si je l’ai hérité. À ce stade, la différence m’intéresse assez peu. Une histoire de transmission, du noir et blanc et une couleur qu’on n’arrive pas vraiment à définir. Forcément, Rouge Noir allait finir chez The Faded Lineage.

Sixtine

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